Le « refus de parvenir » ou comment vivre sans écraser les autres

Couv-refus-parvenirMarianne Enckell, 2014, Le refus de parvenir, Indigènes éditions, coll. « Ceux qui marchent contre le vent », 38 pages, 3.10€

Une petit bouquin, un article, un livret ou un fascicule. Appellez-le comme vous le voulez, mais il est beau, et il vaut son pesant de piécettes, vraiment. Paru dans chez les mêmes éditeurs montpelliérains que le multi-vendu « Indignez-vous » de feu-Hessel, donc.

When I will rise it will be with the ranks, and not from the ranks*.

 

J’en cause, d’abord, parce que j’ai eu le plaisir de causer avec l’auteure et une quinzaine d’intéressant(e)s anarchistes, hier soir, à la très excellente librairie lyonnaise « La Gryffe ». L’autre raison, plus profonde, est liée à « l’inventeur » du concept, Albert Thierry, jeune et militant instituteur mort pendant la grande guerre, que j’ai croisé souvent, au fil de mes lectures et de mes centres d’intérêts, ces dernières années.
Parce qu’elle est sacrément intéressante, cette idée: refuser de parvenir, ou, plus précisément, refuser d’être un parvenu, de se laisser bercer par les honneurs, les titres, les responsabilités, même en espérant, avec toute la bonne foi du monde, « changer les choses de l’intérieur », comme on l’entend souvent.
Beau programme. Laisser tomber l’idée d’écraser les autres sur sa trajectoire, de renier son plaisir à cotoyer des égaux dans son métier ou de se laisser donner des ordres et de se laisser modeler par eux, ça claque vraiment.
Il y avait un « mais », malgré tout, et un gros: Thierry a écrit ça il y a un siècle, dans un contexte français politiquement très particulier. La lutte des classes n’était pas un vain mot, en ce début de vingtième siècle. Si le souvenir de la Commune de Paris est resté vivant, le coup de bambou de la semaine sanglante est globalement passé, et le mouvement ouvrier a repris du poil de la bête, en particulier du côté des syndicats. Et la société était relativement facile à analyser: les paysans et les ouvriers d’un côté, les bourgeois de l’autre.
Le refus d’être un parvenu est alors assez simple à comprendre: fils d’un maçon, Albert Thierry est un excellent élève, et promis à un brillant avenir au sein de la hiérarchie de l’éducation nationale. Et il refuse, préférant rester fidèle à sa classe sociale d’origine et se coltiner des classes difficiles et des ados réfractaires à sa conception de la Grande culture. Bref, il « préfère » en chier un maximum, plutôt que de prendre un poste plus facile et prestigieux.
Ma description est bien sur grossière, d’autant qu’il n’est pas absolument un exemple pour ce début de XXIème siècle -chose qu’il ne revendique bien sur pas, dans l’absolu- et j’ai posé quelques ressources, en bas de cet article, pour celles et ceux qui voudraient voir plus loin. Il faut d’ailleurs avouer que ses conceptions pédagogiques piquent un peu les yeux, aujourd’hui**.
Il faut aussi reconaitre qu’en 2014, voir la société autour de 3 classes sociales n’est plus d’actualité. Que la mobilité sociale est plus simple qu’à son époque, que savoir exactement ce qu’est un prolétaire, c’est pas simple (les amoureux des sciences humaines discutent fermement pour définir simplement le sujet de l’émancipation, parlent d’intersectionnalité, etc… mais passons, ce n’est ni le lieu, ni le moment).

Depuis une poignée d’année, ce « refus de parvenir » sonne agréablement à mes oreilles. Un slogan, un mot d’ordre simple, qui résonne avec ma volonté de bosser dans les marges et les clairs-obscurs, loin des projecteurs. Avec un problème majeur: qu’est-ce que ça recoupe ? Qu’est-ce qu’on n’y met pas ? Qu’est-ce que ça veut dire, au juste, dans les années 2010 ? Avant d’ouvrir ce petit bouquin, le flou régnait assez, chez moi…

« Refuser de parvenir, ce n’est ni refuser d’agir, ni refuser de vivre; c’est refuser de vivre et d’agir pour soi et aux fins de soi. »

Voilà, on y est. Grandir, vivre, avancer, mais pas seul, en pensant à nos congénères, sans écraser aucun d’eux ou d’elles sur le passage. En ces temps d’individualisme forcené, c’est une ligne intéressante, faut avouer.

Il est bien, ce petit bouquin, il ne se prend pas au sérieux, il ouvre des fenêtres, sans tomber dans la théorie imbitable. Il donne pas ou peu de réponses, mais il fait plutôt réfléchir, même si, de l’aveu même de l’auteure, la fin n’est pas complètement satisfaisante (elle y parle, en particulier, des « sorties » du monde, des constructions autour de petits collectifs pour construire d’autres modes de vie, qui rappellent un peu les communautés des années 70).

On a discuté, une bonne heure, derrière ça. J’ai pas noté grand chose, mais il reste des impressions, des images, des idées, des questions. Une certitude émerge, malgré tout: c’est complexe. Pas hors de portée, mais complexe.
Refuser d’être un parvenu, c’est bien mignon, mais si on est abruti par un travail à la con avec des heures de trajet quotidien, ce serait idiot de refuser un poste mieux payé et plus tranquille, pour réfléchir, pour soutenir financièrement ses camarades, sa famille et ses potes.
Mais s’il faut devenir un petit chef pour ça ?
Monter une section syndicale et devenir permanent (ou, dit autrement, un bureaucrate syndical), c’est maaaal. Mais si c’est le seul moyen de sauver notre boite et nos emplois (même pourris) et qu’on prend des risques physiques en le faisant (comme ce fut le cas, en France, dans les années 70, et aujourd’hui, dans beaucoup d’endroits dans le monde) ?
On peut aller plus loin:
Devenir universitaire, grace à ce qu’on a acquis dans son boulot de base, pour apprendre plus, pour donner des billes intellectuelles à ses camarades, est-ce être un parvenu, même si on est très conscient des renoncements que l’on devra forcément faire pour y réussir ?

Et on peut aller encore plus loin, de cette manière. Parce que plus j’y réfléchis, plus on est sur quelque chose qui dépasse le « simple » slogan. C’est une part d’éthique, un part de spirituel, une manière d’orienter sa vie, finalement. Une manière de remettre du collectif dans notre époque et de ne pas reproduire certaines erreurs des mouvements révolutionnaires du passé. De ne pas oublier en route les mandats tournants ou impératifs parce qu’il y a urgence, parce que c’est plus facile de laisser les mêmes causer aux médias, etc…

Je garde un doute, quand même, est-ce vraiment possible aujourd’hui, de ne pas se recentrer juste sur soi, sur sa famille ou sa carrière ? Est-ce que, en dehors du cadre des anar’ et des syndicalistes libertaires, ça parle à tout un chacun ou chacune ? Je suis preneur de ton avis, là-dessus, amie lectrice, ami lecteur. En discuter me semble important…

* Quand je sortirai du rang, je sortirai avec le rang.

** Il colle, par exemple, deux heures de punition pour une remarque intelligente mais peu scolaire à un de ses élèves. Tout en s’en mordant les doigts.

 

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