Jules Ferry est une légende.

Il a plutôt bonne presse, Jules, dès qu’on parle d’école et d’éducation en France. Le créateur de l’école libre, gratuite, obligatoire vers 1880, le précurseur de la séparation de l’église et de l’Etat de 1905, la possibilité pour tout un chacun de s’élever dans la hiérarchie sociale, ça sonne bien. Presque trop.
Beaucoup trop, en réalité.


Au fil du XXème siècle, on a oublié beaucoup d’aspects de sa personne et de sa réflexion. En soi, c’est assez compréhensible, mais le mythe qui s’est construit autour de son projet d’éducation perdure jusqu’à aujourd’hui et influe sur la vision de ce qu’est une bonne Ecole. Deux exemples récents: le retour de la morale laïque pour 2015 emprunte exactement à la mythologie de la IIIème république ; l’autre jour, une collègue me parlait avec une pointe d’émotion dans la voix du temps des hussards noirs, où les enseignants était vraiment considérés par la société (sous entendu, pas comme maintenant).
L’âge d’or, le « c’était mieux avant », la nostalgie, comme remèdes au manque d’imagination.

La part de légende est immense, là dedans. Qu’un Etat ait besoin de mythes fondateurs n’est pas foncièrement une nouveauté. Qu’ils perdurent jusqu’à aujourd’hui, alors que la France est passée par deux guerres mondiales, quatre régimes politiques différents et des crises économiques trop nombreuses, ça continue à m’étonner. Il y a bien longtemps qu’autre chose aurait du servir de référence à nos imaginaires…

En écrivant ce billet, j’ai d’abord pensé faire une liste, avec une saine dose d’ironie et de cynisme, sur les erreurs historiques rattachées à ce moment, sur les choses qu’on a envie de continuer à croire, parce que c’est plus simple. J’y ai renoncé assez vite, c’était désagréable à lire, avec un côté suffisant et donneur de leçons qui m’exaspère quand je lis ça chez les autres.
Comment ? Vous ne saviez pas que Ferry s’était fait un fric fou au marché noir pendant le siège de Paris avant la Commune ?
Pardon ? Vous pensez encore que l’école de la troisième république était autre chose qu’une vaste entreprise bourgeoise, colonialiste et militariste ?
Bref, insupportable de condescendance…
C’est vrai, malgré tout, mais ce n’est pas fondamentalement la question actuelle. Qu’on le regrette ou pas, c’est un fait, l’école de Jules Ferry est morte quelque part dans la deuxième moitié du XXème siècle.
La question, à mon avis, tient plutôt à autre chose: quelle école voulons-nous pour le XXIème siècle ?
En l’état actuel de ma réflexion, j’y vois (au moins) trois choix:
– Le consensus mou actuel, qui tient effectivement de Ferry. Une école bourgeoise, efficace avec les bons et terrible pour ceux qui démarrent moins bien armés dans la vie.
– L’école néolibérale, telle que souhaitée par le MEDEF, pour répondre aux besoins de la forme actuelle de capitalisme (et qui est aussi considérée comme un marché immense à conquérir). On y apprendrait, notamment, « l’esprit d’entreprise ».
– L’école du peuple, dont le modèle s’inspirerait des pédagogies coopératives, de l’enseignement mutuel, des réflexions sur l’éducation émancipatrice.

Trois choix de sociétés assez distincts, finalement.

Je vous laisse en bonne compagnie, pour prolonger le sujet. Du Grégory Chambat et une belle citation de Jaurès renvoyant dans les cordes le petit père Jules.

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Il y a un excellent bouquin qui traite du sujet: « Apprendre à désobéir, petite histoire de l’école qui résiste« , de Grégory Chambat, éditions CNT-RP, 2012. Il est malheureusement épuisé, et il est même possible que j’ai acheté le dernier disponible à la fête de la CNT à Montreuil, l’autre jour, même si on me disait qu’une réedition chez Libertalia était envisagée.
Il en parle très bien, je vous laisse donc aller lire cette interview: http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article4857 ou regarder une ou plusieurs des quatre vidéos ci-dessous.

ADEP-G.Chambat-Introduction-Ferry un homme ambigu par ADEPPR74


ADEP-Chambat-L’école de Ferry-Représentant d… par ADEPPR74


ADEP-CHAMBAT-Ce contre quoi lutte J… par ADEPPR74


Chambat-La laïcité pour Ferry et pour La… par ADEPPR74

Un petit texte de Jaurès, pour finir, trouvé chez Christian Laval.
Ca résonne très bien avec notre XXième siècle, vous ne trouvez pas ?

« Ce n’est pas que cet homme remarquable manquât de philosophie et de vues générales. Mais il se refusait de parti pris aux perspectives lointaines, et l’idée qu’il se faisait du rôle dominant de la bourgeoisie brisait presque tout essor. Je le pressais un jour sur les fins dernières de sa politique : « Quel est donc votre idéal ? Vers quel terme croyez-vous qu’évolue la société humaine, et où prétendez-vous la conduire ?
– Laissez ces choses, me dit-il ; un gouvernement n’est pas la trompette de l’avenir.
– Mais enfin, vous n’êtes pas un empirique : vous avez une conception générale du monde et de l’histoire. Quel est votre but ? »
Il réfléchit un instant, comme pour trouver la formule la plus décisive de sa pensée : « Mon but, c’est d’organiser l’humanité sans Dieu et sans roi. »
S’il eût ajouté « et sans patron », c’eût été la formule complète du socialisme qui veut abolir théocratie, monarchie, capitalisme, et substituer la libre coopération des esprits et des forces à l’autorité du dogme, à la tyrannie du monarque, au despotisme de la propriété… Mais il s’arrêtait au seuil du problème social. »

Source: Jean Jaurès, Préface aux Discours parlementaires, le socialisme et le radicalisme en 1885, réédition Slatkine, 1980, p. 28-29. via Christian Laval (ici: http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-laval/120512/ferry-netait-pas-socialiste)

Crédits photo: Portrait par Léon bonnat, 1888 (lien)

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